Conception & Contenu © Marie-Aude Saint Michel, 2019

    Manifesto

    lumiere contre obscurantisme

    SENS & LECTURE

     

    Chaque tableau a 3 niveaux de lecture:

    - le visible

    - l'invisible suggéré

    - les messages codés cachés

    ORIGINES

     

    La série « Manifesto » vient faire écho à la réalité contemporaine subie de par le monde:

    celle d'une terreur permanente et de la sensation pour chacun qu'il peut perdre sa vie ou un proche à tout instant, où qu'il soit,

    mais aussi celle de dissidents qui de par le monde montrent ce que l'humanité porte de plus éternel et de plus beau: sa soif de liberté et de beauté.

    La tension est presque palpable dans les villes déjà touchées par le terrorisme.

    Pourtant, la vie doit continuer, et la meilleure opposition à la terreur est peut-être précisément cela: vivre, simplement.

    Aller faire ses courses, à la messe ou la synagogue, prendre l'avion, accompagner ses enfants à l'école, tous ces gestes quotidiens sont maintenant des actes de courage car nous ne devons pas nous terrer. Toute personne est appelée à devenir un héros, ou révéler le héros qui est en lui, comme l'a tragiquement illustré l'extra-ordinaire Colonel Arnaud Beltrame lors de l'attentat de Trèbes le 23 Mars 2018.

    Niçoise, présente sur la Promenade des Anglais deux heures avant l'attentat du 14 Juillet 2016, c'est à Bruxelles, mon ancienne ville d'adoption, que j'ai décidé, en Mai 2016, de peindre sur le thème du terrorisme, de la liberté, de la résistance et la résilience.

     

    Ce jour-là je passais par la station de métro Maelbeek, deux mois après l'attentat. La station était encore en travaux. Quand le métro a ralenti pour traverser l'espace condamné, pudiquement recouvert de deux grands voiles noirs à droite et gauche, le silence s'est fait spontanément. Dans ce silence empreint de dignité, de tristesse, d'incompréhension, j'ai ressenti le besoin de peindre cette sensation, ce mélange d'émotions: la révolte, la peur, la colère, l'incompréhension, la dignité, l'envie d'être libre, et tant encore...

     

    Du temps où je préparais mon doctorat en Angleterre sur la dissidence, Soljénitsyne et le Goulag russe, j'avais vécu ce silence à Moscou en passant près de la tristement célèbre prison Liubianka qui servait de lieu d'interrogatoire à l'époque stalinienne. Mais là, j'eus la sensation physique de passer dans le couloir de la mort, moi qui y avait déjà échappée deux fois et à qui la peinture est venue après un coma.

    Le 14 Juillet 2016 deux mois plus tard ma ville était touchée, j'étais sur la Prom 2 heures avant l'attentat.

     

    L'intuition fut confirmée en Mai 2017 à New York, en marchant dans l'ancien quartier des Twin Towers.

     

    J'avais failli perdre une tante à Nice, le neveu d'une amie a perdu ses jambes à l'aéroport de Bruxelles, une autre devait prendre l'avion du 11 Septembre et à présent j'étais dans la ville où tout a commencé.

    Ainsi j'ai commencé à exposer un tryptique "Nika" en hommage aux Niçois.

     

    Puis je me suis décidée à peindre une série, "Manifesto". J'ai commencé en Novembre 2017 deux premiers tableaux, "Je suis" et "Free Forever", sachant qu'une suite viendrait.

    Elle est venue, avec le sacrifice inouï du Colonel Arnaud Beltrame.

    J'ai voulu peindre une toile en son honneur, et en l'honneur des victimes des attentats de Paris, en pensant à ceux de Nice, de Trèbes, de Bruxelles, de Londres, de Berlin, de New York, et de tant d'autres villes malheureusement.

    J'ai cherché leurs noms, leurs visages, un peu de leur histoire. Qui sont ces personnes fauchées par l'obscurantisme?

    Ce fut une épreuve de les lire, de voir leurs yeux, comme lorsqu'à 16 ans j'avais visité les camps de la mort à Auschwitz, que j'avais vu les photos, les monticules de chaussures, et le reste... mais c'était aussi une nécessité dans le cadre de ma démarche d'artiste, de citoyenne. Je voulais savoir, je pensais à leurs proches, au vide qu'ils ont laissé derrière eux.

    Ces noms, j'en ai écrit une partie sur une feuille de papier Lokta qui est suspendue à la Tour Eiffel représentée sur "Fluctuat Nec Mergitur". Il y a les connus, Cabu, Charb, Wolinski, et les autres, connus de leurs aimés.

    J'espère échapper à la liste et qu'aucun de mes proches n'y figure un jour, mais je sais que la liste n'est pas finie.

    Dans ce contexte de terreur, de mépris du droit de vivre,  soyons simplement nous-même.

    Et pour moi, être moi, c'est simplement avec mes pinceaux humblement mais fermement dire ce que disaient les dissidents du goulag, les victimes d'Auschwitz, les victimes de la terreur depuis la nuit des temps:

     

    vous aurez peut-être nos corps, mais vous n'aurez jamais nos âmes.

    Et s'il m'est permis une rime dans ce drame, qu'elle soit en l'honneur de celui qui a illustré qu' "aimer c'est tout donner et se donner soi-même",  le Colonel Arnaud Beltrame. Dans son sacrifice ultime, il a suivi les pas du Christ en qui il croyait, l'innocent crucifié, et il a montré combien il faut défendre la Vie jusqu'au bout, comme le dit la tradition soufie: "À la fin du monde, plante un arbre".

    S'il faudra en planter un, ce sera avec le nom de ceux qui ont donné leur vie pour que la nôtre vive encore en démocratie, cette terre mise à mal mais qu'il nous faut défendre, contre la barbarie et l'omerta.

     

    "Tout sera dit.

    Le mal expirera ; les larmes
    Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes ;
    L'affreux gouffre inclément
    Cessera d'être sourd, et bégaiera : Qu'entends-je ?
    Les douleurs finiront dans toute l'ombre ; un ange
    Criera : Commencement !"

    Victor Hugo, "Ce que dit la bouche d'ombre"